Perles du 911

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Le conspirationnisme ou la destruction de la raison

 Par Rahsaan


(Article repris d'Agoravox)

 

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Le conspirationnisme, ou complotisme, peut se définir définir comme le discours selon lequel tout événement s'explique par l'action secrète d'un groupe d'hommes aux intentions nuisibles, voire diaboliques. Dans la forme, il a tout du discours rationnel, argumenté, construit, appuyé sur les faits et la logique. Mais dans le fond, il en est tout l'inverse : il est irrationnel, illogique, imperméable à toute objection. Il est anti-scientifique.

Je voudrais montrer pourquoi, sous couvert d'être une recherche de la vérité, le conspirationnisme est un danger pour l'esprit. Comment il peut, sous couvert de démystification, participer en réalité d'une destruction de la raison. 

1) Les théories conspirationnistes sont une anti-histoire.

L'histoire se doit d'être un récit construit d'un ensemble de faits passés. Le complotisme en est une déviance, qui nie les faits qui s'opposent à la théorie admise pour vraie, tordent ceux qui peuvent être tordus et ne mettent en lumière que certains micro-faits sortis de leur contexte, en les grossissant démesurément : c'est la méthode hyper-critique, dont un Faurisson s'est fait une spécialité pour prétendre qu'il ne pouvait y avoir de chambres à gaz à Auschwitz.

C'est en se tournant vers les événements passés que nous pouvons comprendre comment s'est fait le monde actuel.C'est en comprenant que le monde ne date pas d'hier, et qu'il s'est fait en partie selon ce que voulaient les hommes, en partie dans l'incertitude, que les hommes peuvent voir dans l'histoire le lieu où s'éprouve la liberté humaine, soit qu'elle triomphe, soit qu'elle échoue. La considération du passé nous montre que rien n'est joué d'avance.

Tout à l'inverse, dans les théories du complot, l'histoire est orientée par la réalisation d'un dessein maléfique. Elle n'est que le récit de la lente prise de pouvoir des "sionistes" sur le monde (contre-histoire : tout est joué d'avance). Ou tout simplement de leur éternelle domination sur celle-ci (négation pure et simple de l'histoire : les événements sont illusoires, ils reposent sur un ordre immuable et caché. Selon Dieudonné, les "sionistes" ont crucifié Jésus, sont responsables de la traite négrière ; dans Comprendre l'Empire,Alain Soral affirme que les "sionistes" sont responsables de la destruction de l'Ancien Régime puis de la prise de pouvoir de la Banque sur le monde, via l'"Empire" (Israël + La City + Wall Street), enfin de la destruction programmée des Nations. Il n'y a plus à proprement parler d'histoire, de passage d'un avant à un après, mais l'éternelle répétition du même schéma tout fait (les Juifs dominent le monde).

2) La mentalité complotiste est foncièrement sectaire

Ce monde parfaitement ordonné de l'Empire du Mal ressemble aussi bien à un chaos complet, à une sorte d'enfer où les seuls lucides seraient ceux qui voient partout des pyramides surmontées d'un oeil foudroyant. Un monde où les 99% de moutons aveugles croient tout ce qu'on leur dit et où une petite minorité d'initiés voient derrière le voile des apparences. Le conspirationnisme est une forme nouvelle du manichéisme. Il a tout du discours sectaire, qui sépare l'humanité entre esclaves de l'Empire mammonique d'un côté, et de l'autre, les rares élus qui écoutent toutes les vidéos de Soral et consomment chez Kontre-Kulture.

Elles participent donc d'un endoctrinement abrutissant. Le lecteur d'E&R qui consomme du complotisme le soir sur Youtube va écouter, le lendemain, ses collègues de bureau discuter de l'actualité à la cantine. Les ignorants, pensera-t-il à part lui, ils discutent encore des déclarations de Manuel Valls en aveugles. Ils ne voient pas l'influence du lobby sioniste derrière tout ça... Ils n'ont pas lu le dernier livre de Thierry Meyssan, les pauvres.

La mentalité complotiste est désocialisante. Elle rend méfiant, elle encourage au repli sur soi face à un monde hostile. Génératrice d'angoisse, elle pousse à consommer des produits dissidents et à regarder des vidéos affolantes, afin de justifier l'angoisse... ce qui ne fait que l'accroître, d'où le cercle vicieux. Cet enfermement progressif dans la paranoïa a été très bien mis en scène dans le court-métrage d'Arnaud Demanche, Machination.

Et c'est pourquoi les complotistes finissent toujours par ressembler à ce qu'ils dénoncent : un petit groupe isolé d'initiés, qui mijote en secret des moyens pour renverser l'ordre établi. De vrais petits conspirateurs en herbe... Le plus drôle étant de lire ces forums de conspirationnistes, où chacun accuse l'autre d'être en réalité un agent à la solde du Système -selon la logique des groupuscules qui doivent surenchérir dans la pureté doctrinale.

D'abord négationniste, Jean-Claude Pressac fut un disciple de Faurisson, qu'il considérait comme un guide. Après plusieurs visites à Auschwitz, il dut se rendre à l'évidence : les théories négationnistes ne tenaient pas. Mais il dut dès lors rompre avec Faurisson, qui le considéra comme un ennemi, un danger. Comme tout ancien membre d'une secte, Jean-Claude Pressac était devenu un renégat pour ceux restés dedans.

3) Le projet complotiste est apocalyptique

Le point culminant du conspirationnisme est une détestation globale du monde, considéré comme substantiellement mauvais ("l'époque a un arrière-goût de pisse", comme dit Dieudonné dans Dépôt de bilan). Il est pourri, corrompu. L'ordre cosmique va de travers. Le complotisme est une forme moderne des théories gnostiques, pour lesquelles la chute de l'âme dans la matière est une malédiction, dont il faut se sortir par des rituels de purification (version moderne : en regardant les vidéos de LLP qui vient de découvrir de nouveaux symboles satanistes en écoutant Skyrock). On en arrive très logiquement à une rage vengeresse qui culmine dans une mentalité apocalyptique : il faut détruire ce monde mauvais et en bâtir un autre entièrement nouveau. Il suffit d'écouter ce puritain hypocrite de LLP rager et trépigner, la bave aux lèvres, contre ce monde corrompu, pour comprendre de quoi je veux parler. L'enfermement dans quelques certitudes aveugles, sectaires, mène chez certains à un véritable illuminisme.

Le conspirationnisme prend à ce niveau une tournure franchement inquiétante. Seuls quelques élus seront sauvés, s'ils achètent le matériel hors de prix et bidon fourni par Piero San Giorgio. Dans ce monde post-apocalyptique auquel il faut se préparer, les survivants font face à une nature hostile et considèrent les autres hommes comme des "bipèdes". Il n'y a plus d'hommes, il y a ceux qui survivent et ceux qui sont chassés. Christopher Lasch a parfaitement décrit cette mentalité apocalyptique et millénariste dans Le moi assiégé. Essai sur l'érosion de la personnalité (1984).

4) Le conspirationnisme est un délire raciste

Le conspirationnisme est un racisme. Il incite à être sans compassion pour autrui, haineux, méprisant pour ceux qui ne comprennent pas la Vérité. Il fait le tri entre les initiés, les élus, et le reste de l'espèce, considérée comme des untermenschen, des sous-hommes. A propos des animateurs de Canal+, Soral déclarait ainsi sur Fluctuat.net : "Même déjà on voit qu'anthropologiquement c'est des merdes, c'est des sous-hommes. Ils ont une grosse tête avec un tout p'tit corps, c'est des mutants". 

De même, Soral, le grand défenseur du peuple, considère qu'il faut être un untermensch pour accepter de prendre sa voiture dans les embouteillages. 

La dégénerescence de la race est un classique des discours racistes depuis Gobineau. La culture ne forme plus des vrais hommes, mais des avortons, des minus, des être larvaires, repoussants par leur laideur et leur faiblesse physique. A l'inverse, Soral glorifie la force physique, la race hélléno-chrétienne "du nord", les celtes, contre les Juifs, les séfarades, surtout, peuple de l'indécence, du mensonge ; peuple qui sent l'huile, qui pue le mensonge et fait pleurer le goy pour mieux lui faire les poches. Les Juifs, peuple de l'obscénité.

Inspiré par le juif antisémite et misogyne Otto Weininger, Soral voit dans notre société la montée de "fiottes androgynes", de fausses femmes refaites, d'hommes dévirilisés, de juifs sodomites, dans un délire qui fait penser à une sorte de vaste partouze entre freaks -imaginaire paranoïaque rappelant le Céline des pamphlets dénonçant la menace de la race "afro-asiate" sur les Blancs. Le délire racialiste accompagne les phobies racistes les plus banales, leur prêtant un vernis scientifique et littéraire qui masque à peine l'aspect pitoyable de cette peur permanente de l'autre (déguisé en virilité, en courage d'affirmer son appartenance à la race Blanche hélléno-chrétienne). 

5) Le conspirationnisme est une crédulité infantile

Un autre aspect de l'irrationnalité complotiste -peut-être le plus marquant et le plus comique- est son aspect foncièrement infantile. Le passage à l'âge adulte se fait peut-être au moment où l'on comprend que dans la vie, il n'y a pas d'un côté les gentils et de l'autre les méchants. Le conspirationnisme au contraire amène à une régression vers l'âge d'immaturité, où nous voyions le monde divisé entre le Bien et le Mal, entre le pur et l'impur. Il faut y voir l'aboutissement nécessaire de la destruction de tout esprit critique : le retour à des croyances d'avant l'âge de raison. 

Regardez les complotistes et vous y verrez de grands enfants, de vieux enfants à vrai dire, assez ridicules, en guerre permanente contre ce monde qui les frustre. Ils tapent du poing, éructent, s'énervent pour un rien. Ils font des crises d'"hystérie", comme des enfants qui piquent une grosse colère.

Parmi les complotistes, il n'y a pas vraiment d'adultes, plutôt d'éternels adolescents (au mieux) qui ont besoin d'adhérer aveuglément à une Vérité, n'importe laquelle pourvu qu'elle leur procure un sentiment de sécurité intellectuelle. Le paradoxe est donc le suivant : à force de vouloir se méfier de tout, les conspirationnistes deviennent des gogos. Ils font preuve d'une crédulité et d'une naïveté qui les rend faciles à manipuler et à soumettre. Ils deviennent de véritables esclaves, non pas de l'Empire, mais de leurs croyances. Ils n'ont donc pas d'hésitation à acheter 43€ le dernier DVD de Dieudonné pour soutenir ce courageux combattant qui va renverser l'ordre sioniste à coups de quenelles. 

6) Le conspirationnisme détruit l'esprit critique

Un problème qui revient avec les théories complotistes est leur grande diversité. Ont-elles quoi que ce soit en commun ? Certaines sont-elles plus fausses que d'autres ?

A cela, il faut apporter une réponse nuancée : en droit, il semble que rien ne rapproche un partisan du créationnisme d'un adepte des théories de Meyssan sur le 11-Septembre. Dans un cas, c'est une croyance religieuse, dans l'autre, c'est une affaire politique et géostratégique. Dans les faits, elles sont pourtant liées, car on constate que beaucoup de gens qui adhère à une forme de complotisme en viennent aussi à croire en une autre. Ou bien untel qui ne croit plus au complot sur les vaccins qui donnent le cancer, se rabattra sur une autre croyance, comme les petits hommes gris de la zone 51. Un clou chasse l'autre. 

Les Américains parlent de crank magnetism pour désigner cette perméabilité des croyances les unes aux autres. A crank, c'est un bobard. Le "magnétisme des bobards", c'est le fait qu'ils s'attirent les uns les autres, comme des aimants. Si vous commencez à adhérer aux théories de l'inside job sur le 11-Septembre, vous êtes alors plus susceptible de croire aumoon landing hoax, aux théories sur Merah agent du Mossad etc. Ces "théories", si différentes en apparence, reposent toute sur le rejet global de "ce qu'on nous dit", sur la confusion entre vérités communément admises par les spécialistes et "version officielle".

A partir de là, le glissement se fait très facilement. La majorité de ce qu'on entend est bidon, donc dès que c'est "officiel", c'est faux. Une fois la pente savonnée, la chute n'est que plus rapide... Les différentes théories délirantes ont donc toute une racine commune : une méfiance extrême, irrationnelle, qui aboutit à une crédulité délirante concernant tout discours "alternatif". Le Système ment toujours, donc toute théorie inverse est nécessairement vraie : c'est sur ce sophisme élémentaire que repose la "logique" complotiste. Et c'est ainsi que la crédulité n'a pas de limites. A force de se méfier de tout, on finit par croire à n'importe quoi. Si le Système nous ment, pourquoi un courageux résistant comme Vincent Reynouard, qui affirme sans ambage être nazi, n'aurait-il pas raison ?... 

Il semble bien plus délirant de croire aux Reptiliens de la Terre Creuse que d'avoir des doutes sur les attentats de Boston. Plus grave d'être négationniste que méfiant sur la mort de JFK. Mais qui peut rationnellement établir une échelle dans la fausseté ou le délire ? Qui peut dire qui délire le plus entre un négationniste et obsédé de l'assassinat de Kennedy ? Le fait que le négationnisme soit interdit d'expression par la loi (et pas la croyance aux Reptiliens par exemple), ne peut pas entrer ici en ligne de compte. Le problème doit être pris au sens uniquement psychologique et moral. Et de ce point de vue, toutes ces théories sont aussi fausses. Je ne sais pas auxquelles il est plus "grave" de croire. La question se résout en partie quand on se convainc que la crédulité se nourrit d'elle-même. Il est inutile ensuite de faire une échelle dans la fausseté. Celle-ci doit être combattue, quelque forme qu'elle prenne, car elle contribue toujours au pire en matière intellectuelle. 

7) Le conspirationnisme est un délire de la raison

Le conspirationnisme est une mentalité globale, qui prend diverses formes. Mais l'irrationnalité est foncièrement la même : on croirait n'importe quoi pour ne surtout pas croire à ce qui nous est dit dans les médias. C'est ainsi que l'excès de soupçon rationnel mène à l'irrationnalité. Les complotistes sont binaire : il n'y a que ceux qui doutent et ceux qui gobent tout ce qu'on leur dit. Il ne leur vient pas à l'idée, d'une part, que c'est eux qui gobent n'importe quoi, et d'autre part, qu'il y a aussi des gens qui doutent et qui cherchent afin de ne pas se contenter de on-dit. Mais face au moindre contre-argument sérieux, le "conspi" fuira, passera à autre chose, répondra à côté, fera tout pour énerver son adversaire plutôt que de lui répondre, ou bien l'accusera d'être à la solde de l'"Empire" etc. Tout, plutôt que de remettre en cause son système de certitude, si illusoire mais si rassurant. Le conspirationnisme profite en fait de ceux qui croient en la science et la raison, sans jamais les avoir vraiment pratiqués. 

C'est en cela que le conspirationnisme est une destruction de la raison, comme tout fanatisme, comme toute superstition. C'est une dégradation de l'esprit jusqu'à un état barbare.

Ceci nous montre que la raison ne chasse pas forcément la superstition, comme l'ont cru les penseurs des Lumières : au contraire, l'obscurantisme peut revenir au coeur de la raison, se loger en elle comme un parasite et croître en se faisant passer pour elle. Au fond, deux choses opposées nuisent à l'esprit : l'absence de doute et l'abus de doute, qui au fond reviennent au même. Au contraire, une véritable démarche rationnelle assume le doute comme un moment indispensable, qui doit être dépassé afin d'aboutir à des propositions mieux construites et plus vraisemblables. 

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22/11/2015
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